Jeudi 9 novembre 2006

Tao Kombo, Gili Meno 

 

Dans quelques semaines je serai de retour en France. Après plus de huit mois sur la route, je vais retrouver mes parents, ma famille, mes amis et le confort douillet de mon appartement. Je ne suis pas triste de rentrer bien au contraire mais je repartirai en voyage c’est sûr. Quand? Who knows? 

Que dire de Gili Meno ?  C’est une île paradisiaque au large de Lombok où il ne se passe rien. Mais où tu te réveilles chaque matin sous un beau ciel bleu, aux bruits du déferlement des vagues sur la plage, du chant des coqs, aux geckossements (pas encore dans le petit robert) des geckos, du bêlement des chèvres, du meuglement des vaches, du piaillement des oiseaux…

 

Il est 06h00, j’enfile rapidement un short et je pars assister, sur la plage, au lever de l’astre solaire. Le soleil apparaît derrière le volcan Rinjani, plus haut sommet de Lombok (3700M). Le Rinjani se dessine comme une ombre chinoise sur l’horizon, son pic est libre de nuage. A ses pieds, quelques villages épars sont noyés dans la brume matinale. C’est le plus idyllique moment de la journée, la plage est déserte, seul un pêcheur tente sa chance en lançant sa ligne le plus loin possible du rivage. Plus le soleil monte haut dans le ciel plus son rougeoiement perd en intensité pour enfin ne plus diffuser qu’une aveuglante lumière blanche. Et Meno se réveille au jour nouveau. La vie peut être belle sous les tropiques!

 

Les journées se suivent et se ressemblent. A la gauche du Jungle Bar du Tao kombo, on trouve un espace repos avec deux hamacs. La chaîne Hi fi diffuse des rythmes reggae, down tempo, roots et world music. Chaque matin, après le petit déjeuner, Je m’installe avec un livre dans un des hamacs. Je passe quelques heures à lire, somnoler, rêver, lire, somnoler, rêver… 

 

Vers 14h00, l’estomac dans les talons, je rends visite à Mama  Melany, elle tient une paillote sur la plage. Elle vend des fruits (banane, ananas, mangue), des boissons chaudes, de l’eau fraîche, quelques confiseries et l’invariable plat du jour à base de riz, poisson, poulet et légumes. Les vendeurs ont installé leur boutique en face. Ils prennent leurs repas chez Mama Melany. Je vois Ali tous les jours. Notre amitié remonte à 3 ans maintenant. Il est vif, drôle et garde le sourire même quand les affaires ne sont pas brillantes. C’est leur meilleure saison depuis l’attentat de Bali en 2002. En août, les Français et les Italiens envahissent l’île. J’arrive à la fin de la haute saison. Je n’avais jamais vu autant de monde sur Meno.

 

Ali et ses 40 vendeurs arpentent la plage, ils interpellent les touristes en italien, en français, en anglais. Ils pratiquent la technique du harcèlement, pour se débarrasser d’eux les touristes craquent et achètent un souvenir. Une fois qu’ils ont mis la main sur un acheteur potentiel ils ne le lâchent plus. Ils ont besoin de cet argent pour faire vivre leurs familles, c‘est une question de survie. Alors, ils s’accrochent aux portefeuilles bien garnis comme un chien à son os. Il est difficile de leur résister, ils sont très efficaces. Je plaisante avec eux, ils savent qu’ils ont peu de chance de me vendre quoi que ce soit, mais ils essayent de temps en temps. Ali attend le dernier jour de mon séjour pour tenter sa chance, il est plus malin que les autres. Paul a abandonné. Cette année, il a les cheveux longs et un petit bouc. Je le surnomme Jésus Christ, ça fait rire tout le monde bien sûr. Ali a toutes les raisons d’être heureux, la saison marche bien, et, depuis 4 jours, il est le papa d‘une petite fille.

 

Souvent le matin, après le lever du soleil, je fais du snorkeling. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Ce matin, la mer est aussi lisse qu’un lac gelé. Une brise légère balaie la plage vierge de toute empreinte. Ici et là, des débris de corail mort s’enlisent dans le sable humide. La mer se retire, elle les abandonne pendant quelques heures aux rayons brûlants du soleil. La surface de l’eau scintille. Si la terre de Gili Air et de Lombok n’était pas visible, je pourrais facilement m’imaginer être le rescapé d’un naufrage. J’aurais échoué là, tel un Robinson, avec son masque et son tuba, prêt à nager avec les poissons et les tortues! J’entre dans l’eau et commence mon exploration sous-marine. Il y a quelques années l‘ouragan El Nino avait fait des dégâts considérables, des récifs de corail avaient été anéantis. Il semblerait que les récifs reprennent vie, on voit aussi de plus en plus de corail dans les eaux peu profondes du bord de plage. Les poissons sont plus nombreux, les gros poissons que l’on ne trouve normalement qu’à partir de 5 mètres  de profondeur se risquent près du rivage. Les années précédentes, il était rare de spotter  une tortue près du bord de la plage principale, cette année elles sont de partout. Elles ne sont pas effrayées par la présence humaine. Quand le courant n’est pas trop fort, on peut les observer pendant de nombreuses minutes en stationnant au-dessus d’elles, le moment le plus propice est quand elles sont occupées à dévorer de larges morceaux de corail. A intervalles irréguliers, elles remontent à la surface, sortent brièvement leur tête de l’eau, puis plongent de nouveau vers les profondeurs obscures. Elles se déplacent majestueusement. Les observer est toujours un émerveillement. Les poissons sont de toutes les couleurs et de toutes les tailles, certains ont même des formes inattendues. Ils sont innombrables.

 

Ali me lance des Hello Brother à longueur de journée, il me dit: You lost weight more sexy this year ! Effectivement, j’ai perdu un peu de poids, l’Inde est le meilleur régime que je connaisse. Ali n’a pas besoin de perdre de poids, il est encore plus maigre que l’année dernière. Il me dit qu’il a trop de soucis. Ah bon! Et de quel ordre? Il me répond, trop de soucis c’est tout. Je ne sais jamais quand il est sérieux ou pas. Et puis il éclate de rire.  

 

Un gecko a pris résidence dans mon bungalow, il gobe tout ce qui lui passe devant la gueule. Il peut rester là autant qu’il veut, il me débarrasse des araignées et des moustiques. Il est d’un joli bleu vert.

 

Ce matin, j’ai la tête dans le seau. Hier soir, on a un peu trop forcé sur la Bintang. Heureusement , il y a un hamac tout proche. On apprend que le nord ouest de Lombok et les îles Gili ont subi, hier soir entre 19h00 et 20h00, un léger tremblement de terre. Au Tao Kombo, on ne s’en est pas rendu compte. L’électricité a été coupée pendant quelques minutes sur l’île de Trawangan. Les Bintangs et les rythmes chaloupés diffusés par la stéréo de Jungle bar ont masqué l’effet des secousses, qui étaient de faible intensité de toute façon. Je vous rassure nous n’avons pas survécu au Big One. Le Big One devrait réduire la ville de San Francisco en poussière. Se produira-t-il dans une semaine, un mois, un an, dix ans, cent ans? Les scientifiques ne sont pas prophètes, mais ils sont certains de l’issue apocalyptique.

 

Je retrouve avec beaucoup de plaisir le visage lumineux, le regard rieur de Mama Atti, la reine des massages, elle est en pleine forme. Elle a beaucoup de travail avec les clients de l’hôtel Kontiki. Cet hôtel reçoit de petits groupes, ils passent 3 semaines en Indonésie, ils sont escortés par un guide. La durée maximum de leur séjour sur Gili Meno est de deux jours. Ils sont éreintés, ils sillonnent l’archipel depuis quelques jours et ont besoin de souffler un peu. Le massage réparateur de Mama Atti est apprécié, toutes les masseuses de l’île se concentrent autour du Kontiki où les clients semblent avoir des budgets conséquents. Ce qui est une aubaine pour les voyageurs indépendants qui ne sont plus autant sollicités. Ali et ses compères squattent aussi le Kontiki. Le Kontoki leur fait penser à un coffre fort dont on aurait oublié de fermer la porte.

 

 

 

 

 

 

 

Sur Meno, on se régale de poissons frais, thon, barracuda, dorade, maquereau, calamar et de crustacés, crevette, homard. Tous les restaurants de l’île les préparent grillés ou frits. Le Tao Kombo organise, une fois par semaine, un barbecue de poissons et de crustacés. Ce sont toujours des soirées animées où on rencontre de nombreux touristes ainsi que les employés des centres de plonger.

Je suis resté 3 semaines sur l’île, j’aurais eu largement le temps de passer mon open waters Paddy certificat. Chaque année je dis à Joan, directrice irlandaise du centre Blue Marlin,  que je le passerai l’année prochaine. Chaque année, je repousse la formation dans l’espoir de revenir sur Meno l’année suivante. Je ne poserai certainement pas le pied sur Meno en 2006. Je ne partirais peut-être pas en voyage en 2006? J’aurais peut-être un autre job, d’autres obligations? Il faudrait que je me fixe un objectif réalisable et que je maintienne le cap jusqu’à atteindre le cœur de la cible. J ’ai des idées plein la tête mais j’ai énormément de mal à les organiser. Tout m’intéresse alors je m’éparpille facilement. Sous le crâne, une tempête d’idées s’oppose sans que je puisse faire objectivement le tri. Je veux tout et son contraire, difficile de se décider dans ces conditions.

 

 Bob, propriétaire manager du Tao Kombo, est lui aussi en pleine forme. Et puis il est amoureux. Depuis quelques mois il fréquente une jeune indonésienne au charme fou. Elle est divorcée, elle a une petite fille. Leur liaison fait beaucoup jaser les gens de l’île, une autochtone divorcée sortant avec un cul blanc c’est nouveau sur Meno. Pourtant, les couples mixtes ne sont pas une nouveauté sur l’île. Ce qui fait peut-être le plus jaser c’est qu’ils passent des nuits ensemble. Le microcosme des îles Gili succombe facilement aux rumeurs, aux bavardages. Tout le monde se connaît depuis la plus tendre enfance, Bob a été adopté par les habitant de Meno, son histoire d’amour fait partie de leur vie, qu’ils lui donnent leur avis est normal, ils n’ont pas l’impression d’envahir sa vie privée, bien au contraire. Sa copine comprend leur attitude même si elle la gêne aussi, Bob aimerait bien leur dire de se mêler de leurs affaires. Il garde son sang froid, mais c’est difficile.

Entre son amour et son pote niçois Bob, il a peu de temps à lui. En effet, depuis deux mois maintenant, un de ses meilleurs amis niçois vit avec lui. Ils se connaissent bien, il y a quelques années, ils ont parcouru pendant une année le continent africain. A la fin de ce périple africain Philippe est rentré en France, Bob et son autre pote ont  poursuivi l’aventure en Australie avant d’atterrir en Indonésie où ils ont créé le travel lodge Tao Kombo. Philippe est arrivé presque sans prévenir. Sa compagne l’a plaqué du jour au lendemain. Ils sortaient ensemble depuis de nombreuses années. Il ne s’y attendait pas. Il avait besoin de s’éloigner, belle aubaine que l’un des ses potes vive à l’autre bout du monde. Il a organisé son départ en cinq jours, sans s’occuper des formalités de visa. Le visa indonésien délivré à l’arrivée est valide pendant 30 jours, on ne peut pas le renouveler sur place. Alors, chaque mois, il fait une escapade malaisienne, il passe une nuit à Kuala Lumpur avant de rentrer sur Meno et d’obtenir un nouveau visa de 30 jours. Son retour vers Nice est prévu pour fin septembre.  

Que font deux amis méridionaux quand ils se retrouvent? Ils jouent à la pétanque, le 51 coule à flot, les apéritifs s’éternisent, ils passent des heures en palabres. Vous avez bien lu, il y a du 51 sur Meno. Philippe l’achète au duty free de Kuala Lumpur. Les deux bouteilles ne durent pas longtemps. Ils reviennent souvent sur leur voyage en Afrique. Ils ont parcouru l’Afrique du Sud de long en large.  Ils ont été tous les trois hospitalisés en même temps au Mozambique, terrassés par la malaria.

 

Je pourrais prolonger mon séjour sur Meno pendant des semaines, le retour à la réalité de la vie française n’en serait que plus difficile. Ma décision de rentrer est prise.  Un petit crochet par Bangkok avant le retour et la fin d’une belle aventure. Une aventure qui ne restera pas unique, je renouvellerai l’expérience c’est sûr. L’Asie est vaste, il me reste encore beaucoup à voir. Le sud de l’Inde, le Sri Lanka, Sumatra, la Malaisie, la Thaïlande et puis j’aimerai visiter la Chine, le Tibet, le Népal, Les états himalayens de l’Inde du Nord, sans oublier les pays de l’Asie centrale et l’Amérique latine.   

 

 

 

Pourquoi part-on en voyage? 

On part en voyage pour se mettre en porte-à-faux, perdre ses repères, s’immerger dans de nouvelles cultures, façon de vivre, de penser. Partir en voyage, c’est bousculer ses préjugés, c’est s’ouvrir aux autres, c’est apprendre la tolérance. Voyager est un apprentissage de la vie, c’est une façon très agréable de s’instruire et de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Les certitudes vacillent, on perd pied. On peut avoir des convictions mais s’attacher à un dogme comme à une bouée de sauvetage est absolument ridicule. L’injustice m’est encore plus insupportable qu’avant, les jugements à l’emporte pièce me désolent, rien n’est simple et on ne sait finalement pas grand-chose. Avant de juger il faudrait essayer de comprendre, se mettre à la place de l’autre. Accepter les différences, ne plus avoir peur de l’inconnu. C’est très difficile à faire, ça demande des efforts.     

Part-on en voyage pour fuir la réalité d’une vie monotone, insatisfaisante? Sûrement, mais je ne pense pas que ce soit une fuite en avant en pensant que les choses auront fondamentalement changées au retour. On peut partir pour se perdre mais aussi pour se trouver, le voyage physique n’exclut pas le voyage intérieur. 

Ai-je beaucoup changé depuis mon départ? Je ne pense pas. Mais j’ai laissé quelques certitudes sur le bord de la route. On peut s’égosiller à dire que la mort est le point final d’une vie comme je le pensais avant mon départ, j’en suis moins sûr aujourd’hui. Je n’affirme plus, je dis simplement que je ne sais pas. Sans parler de réincarnation on peut peut-être parler de la permanence de l’âme, nos chers disparus continuent à vivre dans nos cœurs, l’enveloppe charnelle n’est plus mais their spirit lives on. 

Le voyage en solitaire a ses avantages et ses inconvénients. Le plus grand avantage est la grande disponibilité qu’il offre, le plus grand inconvénient est le souvenir unique, l’absence de partage. Avec ce journal j’ai essayé de vous faire vivre le mieux que j’aie pu les moments forts, anecdotiques, drôles, parfois tristes de mon séjour en Inde et en Asie du Sud-Est. Partez découvrir l’Asie, vous ne le regretterez pas. 

 

Une petite pensée pour la route de l’auteur Indien Tarun J. Tejpal :

«Il y a deux choses qui nous sauvent dans la vie, l’amour et le rire.  Si vous avez l’un des deux, tout va bien. Si vous avez les deux, vous êtes invincible. » 

A suivre…

par Jean Yves publié dans : incredibleasia
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